
Côte d’Ivoire-Présidentielles Octobre 2025-Alassane Ouattara candidat-Analyse de son discours de candidature
Dans un enregistrement diffusé sur la page Facebook de la Présidence de la République de la Côte d’Ivoire, le Président de la République Alassane Ouattara (ADO) s’est adressé à la nation ivoirienne. Adresse au cours de laquelle il a annoncé sa candidature pour les élections présidentielles d’octobre 2025. Surnommé par ses partisans le « game changer », ADO vient de prendre tout le monde à contre-pied. Son allocution, initialement prévue le 06 août selon les bruits de couloir, s’est finalement réalisée le 29 juillet 2025 à 13h30 heure locale. La politique rime et rythme avec la pratique discursive et ADO l’a bien compris pour pérenniser son pouvoir. En sociologie, la réalité sociale peut être décrite et comprise à travers les pratiques ordinaires et banales de notre vie quotidienne. Ces faits, souvent banals, pratiqués par les individus établissent l’ordre social dans leur environnement. Le concept qui essaie de comprendre ces dynamiques s’appelle l’ethnométhodologie. Quand les acteurs politiques parlent, dont le 1er en chef, le Président de la République, c’est tout un pays qui retient son souffle et cette allocution était la plus attendue de toutes parts : dans l’opposition qui souhaitait qu’il renonce à faire un 4ème mandat anticonstitutionnel et dans son camp, le RHDP, qui ne jurait que par sa candidature.
Alassane Ouattara-Les raisons pour lesquelles il a répondu à l’appel de ses partisans
Je vais essayer d’analyser les éléments discursifs de l’allocution du PR ADO. Ce discours s’inscrit dans une stratégie de communication minutieusement élaborée qui réussit à imbriquer différents concepts-clés que sont la sociologie politique, le leadership et la stratégie de communication. Ces concepts sont convoqués pour construire une image de leader rassembleur et responsable, capable de rassurer l’opinion publique. Ces concepts permettent aussi de justifier et légitimer une nouvelle candidature à la magistrature suprême ivoirienne, perçue comme une candidature de trop, une candidature qui ouvrira la boîte de Pandore selon l’opposition, mais aussi comme un revirement sur la parole donnée. L’allocution s’ouvre sur un appel à l’unité qui nous donne le ton solennel de ce qui va suivre. On est directement embarqué dans le cadre institutionnel : « Conformément à la Constitution de la Troisième République ». Cet ancrage ouvre la voie à l’usage d’un Tricolon, une figure de style qui consiste à utiliser trois phrases successives, toutes construites selon le même modèle : « apaisées, démocratiques, transparentes » pour marquer la confiance démocratique, « paix, stabilité, sécurité » pour faire référence à la stabilité du pays. Le PR associe les élections à des événements pacifiques et positifs, ce qui oriente l’attention de tout le monde vers la paix. Dans ce paragraphe d’ouverture, il se présente comme le garant de la stabilité démocratique en rassurant sur la temporalité de l’élection qui se « tiendra le samedi 25 octobre 2025 ». L’emploi du verbe tenir au futur injonctif « tiendra » lève toutes les velléités de reports du scrutin car l’événement est inscrit institutionnellement.

Alassane Ouattara-Les raisons morales d’une candidature
Après avoir posé le cadre institutionnel, le second paragraphe va jouer un rôle décisif car il prépare l’auditoire, d’abord par l’émotion puis par la raison, à accepter cette volte-face politique. ADO joue sur la proximité émotionnelle avec le peuple : « des appels de nos compatriotes, des femmes et des jeunes… des anonymes…(toutes les régions) ». Cette rhétorique est un classique en politique qui met en avant l’illusion d’une candidature « demandée par le peuple ». Il va plus loin en mettant en scène la pression populaire dans son discours : « je reçois de nombreux appels de nos compatriotes ». Cette technique de la mise en scène de la narration populaire consiste à construire une démarche collective pour se légitimer. Cette stratégie de légitimation participe activement à la construction d’une posture d’homme d’État « mûre réflexion », « intérêt supérieur de la nation ». Ici, c’est le devoir moral qui prime sur l’intérêt personnel. ADO se met en scène comme un homme d’État désintéressé : nous sommes dans un contrat moral entre un élu et sa nation comme Rousseau le défendait dans « Du Contrat Social ». Après avoir mis en avant sa posture d’homme d’État désintéressé, ADO nous prépare à un volte-face bien agencé. L’emploi du plus-que-parfait « J’avais décidé » nous présente une action achevée dans le passé « en mars 2020 (le 05 mars 2020 devant le Parlement et le Sénat réunis en Congrès à Yamoussoukro) avant un autre point dans le passé (le décès du Premier Ministre Amadou Gon Coulibaly, candidat du RHDP le 08 juillet 2020). De manière pragmatique, ADO utilise cette expression pour expliquer et justifier une action passée. Cette action pose les bases avec des éléments factuels pour légitimer ce qui va suivre dans le discours. L’usage de cette expression « Je crois », le présent de l’infinitif du verbe « croire » révèle une conviction actuelle et durable. Ici, l’expression exprime une conviction personnelle (à mon sens (une autre possibilité peut évoquer l’opinion)). ADO nous montre ici sa volonté de vouloir passer la main à une nouvelle génération, d’où cette volonté pour lui d’établir un lien entre sa décision passée et ses principes dont « l’alternance et la transmission générationnelle ». ADO se positionne en acteur mais aussi comme une personne qui agit selon des valeurs profondes. Cette posture renforce sa légitimité par son action et il cherche à avoir l’approbation de l’auditoire. En combinant les faits et ses convictions personnelles, ADO nous annonce la justification morale d’un changement.
Alassane Ouattara-Candidat aux Présidentielles : « Je tiens à la parole donnée »
Le décor est planté et ADO va déployer sa stratégie politique discursive. Il commence par mobiliser l’Ethos « Je tiens aussi à la parole donnée ». Cette assertion en ouverture de paragraphe marque un signe d’ancrage de son idée de loyauté et de constance. Cette constance est renforcée par ce groupement de mots « durant toute ma carrière professionnelle et tout au long de mon action au service de l’État, j’ai fait du respect de la parole donnée un engagement » qui illustre son honnêteté. Recourir à l’éthos aristotélicien peut paraître un acte banal, mais ici, ce recours renforce davantage la crédibilité d’ADO face à un public qui pourrait douter de lui et désavouer son engagement initial. ADO gère son revirement en créant un conflit rhétorique entre engagement personnel et devoir supérieur. Pour infléchir, ADO utilise un adverbe « Toutefois » qui ouvre sur la dimension sacrificielle de son revirement : « Le devoir peut parfois transcender la parole donnée ». Ici, tout est codifié. En opposant les valeurs individuelles au devoir envers la nation, c’est le dernier qui l’emporte. La responsabilité nationale transcende les engagements personnels. ADO fait un choix stratégique, il renonce à un engagement personnel qui était de ne pas se présenter pour s’inscrire à honorer un engagement plus sacré par la référence à la « prestation de serment ». À travers cet engagement plus formel et national qu’il a pris « de servir la Côte d’Ivoire, de la protéger, de veiller à l’unité nationale, à l’intégrité du territoire et de travailler au bien-être du peuple ivoirien », deux concepts chers à Max Weber prennent forme ici : l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Dans le concept de l’éthique de conviction, l’acteur moral agit selon ses bases principielles sans se soucier des conséquences. Le but ultime de l’acteur est la cohérence de ses actions avec ses convictions pour maintenir vivants ses principes pour progresser vers la justice. Quant au concept de l’éthique de responsabilité, la primauté est accordée à l’obligation de répondre « des conséquences prévisibles de nos actes », ce que Weber appelle l’éthique du relatif.

Candidature Alassane Ouattara-Un discours de victimisation ?
Le revirement est acté par l’introduction avec insistance des verbes d’action de ces verbes d’action « servir », « protéger », « veiller », « travailler » qui place le devoir républicain au centre de l’allocution par l’utilisation de l’éthique de responsabilité. C’est le même procédé rhétorique utilisé en 2020 (Je travaille sur une analyse comparative de ces discours d’annonce de candidature solennelle). ADO justifie sa candidature de manière pragmatique en mettant en avant les légitimités qui en découlent : Juridique « la constitution de notre pays m’autorise », sanitaire « ma santé le permet » et contextuelle « notre pays fait face à des défis sécuritaires, économiques et monétaires sans précédent », « la menace terroriste grandit dans la sous-région », « les incertitudes économiques au niveau international constituent un risque pour notre pays ». Ces légitimations sont stratégiques. Dans cette stratégie discursive, ADO présente sa candidature comme une « nécessité » et non un « choix personnel » en mettant son auditoire face aux faits : « C’est une réalité que personne ne peut nier » ainsi que lui-même « C’est une réalité que je ne peux ignorer » : C’est une énonciation subjective. L’énonciation subjective est utilisée ici pour interpeller l’auditoire et l’engager dans une réflexion commune. Ce qui est intéressant dans la suite, c’est la référence faite au concept messianique « Je suis candidat parce que je veux que notre chère Côte d’Ivoire continue de demeurer un pays prospère, en paix. ». ADO se positionne comme le gardien de la paix. L’usage du verbe « demeurer » inspire la permanence, la stabilité et l’opposition à un changement risqué. Dans cette partie, ADO joue sur la « paix et la peur de l’instabilité » pour convaincre. Ces procédés rhétoriques qui combinent pathos et l’éthos et le discours de crise ne sont pas nouveaux. C’est le moteur des discours politiques des temps nouveaux. Patrick Charaudeau, linguiste et analyste de discours dans son article « En temps de crises sociales Des manipulations volontaires ? », théorise les discours dominants. Dans cette théorie, c’est le discours de la victimisation ici qui est choisi par la menace d’un danger qui entraîne le risque de souffrance, un état de peur et d’angoisse. ADO désigne un ennemi extérieur (terrorisme, instabilité) et invite tous les Ivoiriens comme un seul homme à faire bloc autour de lui pour faire face à ses ennemis extérieurs. Ce discours de victimisation crée un effet de mobilisation. Son expérience politique depuis 1990 et son accession au pouvoir en 2011 deviennent un capital politique qui justifie le maintien de la paix pour un leadership assuré en contexte de crise : ADO se présente comme la solution pour dire « ADO Solution ». C’est un acte politique raisonné.
ADO va terminer son allocution par la continuité de son projet de transmission « ce nouveau mandat sera celui de la transmission générationnelle avec l’équipe que je mettrai en place ». Cette transmission sera encadrée à travers un processus bien structuré pour réussir une succession pacifiée. ADO anticipe ici une gestion de crise post-électorale. Toujours dans la continuité, il veut consolider davantage l’inclusion sociale « Nous pourrons consolider les acquis et nous continuerons à améliorer le quotidien de nos compatriotes, notamment les plus vulnérables ». Toujours dans la continuité, ADO crée une boucle argumentative avec un triptyque stabilisateur « paix, stabilité et prospérité » pour installer un statu quo positif pour dire clairement comme Charaudeau, on ne change pas ce qui fonctionne. En français local, on ne change pas une équipe qui gagne. ADO va renforcer son discours par un engagement personnel « Vous pouvez me faire confiance… je suis déterminé ». Quoi de plus beau que de terminer un discours politique par l’appel à l’éthos final « fiabilité, énergie, sincérité. »

